Le monde est super
Ou comment percevoir la boucle du temps
Cette semaine, la BBC a publié un petit article qui raconte une grande histoire.
Quand son fils avait 8 ans, la poétesse irlandaise Emily Cullen traversait une mauvaise passe. Sa mère était à l’hôpital, elle-même avait des problèmes de santé, et ses finances n’étaient pas au beau fixe. Un soir, en appelant son fils, Lee, pour dîner, Emily Cullen le vit en train de dessiner, avec une craie, sur le trottoir. En grosses lettres vert pastel, Lee avait écrit :
THE WORLD IS GREAT
Ces quatre mots lui ont fait l’effet d’une petite détonation intérieure. Le monde, au fond, n’était-il pas fantastique ? Pas toujours, pas tout le temps, et pas partout. Mais ne l’était-il pas aussi ? La laideur du monde, non plus, n’existe pas toujours, en tout temps et en tout lieu.
Ce soir-là, Emily Cullen a écrit d’une traite un poème en trois strophes, “Envoi in chalk” :
I’m calling my son from the end of the estate
when my eye snags on green pastel words.
He has chalked on the pavement:
The world is great
This is just the line I need to read,
my mother in hospital, my shoulder inflamed,
future employment uncertain,
Earth eyeballing Armageddon.
Yet how right, his perception.
He bolts up on his yellow scooter,
eight-year old fringe quiffed with gel,
on the cusp of the age of cool.
Ma traduction imparfaite :
J’appelle mon fils au fond du lotissement
quand mon regard s’accroche à des mots vert pastel
Sur la chaussée, il a tracé à la craie :
Le monde est génial
C’est la phrase que j’avais précisément besoin de lire
ma mère à l’hôpital, mon épaule enflammée,
l’avenir professionnel incertain,
La Terre lorgnant l’Armageddon
Et pourtant, combien sa perception est bonne
Il déguerpit sur sa trottinette jaune
sa frange de huit ans gominée
à l’aube de l’âge cool
Le poème a été publié dans le Irish Times dans l’édition du samedi 7 décembre 2019.
Sept ans plus tard, Lee passe le brevet. En sortant de son épreuve d’anglais, sa mère, Emily, le voit arriver tout sourire. Elle est contente, et pense : “Ah, il a dû se rappeler de quelques citations de Shakespeare !”
Quand il entre dans la voiture, Lee dit à sa mère : “Tu ne vas jamais le croire maman. Ton poème est tombé à l’examen !”

L’histoire d’Emily Cullen et de son fils Lee a ému des centaines de personnes, dont je fais partie. Les lectrices et lecteurs partageaient sincèrement ce moment fantastique entre une mère et son fils de quinze ans. Il devait y avoir une raison, pas vrai ? D’une manière ou d’une autre, cela devait résonner en nous.
En tous cas, à la lecture de l’article, j’ai immédiatement noté dans mon carnet :
Cesse-t-on jamais de chercher, dans les champs de trèfles, ceux qui sont à quatre feuilles ?
Les phrases qui surgissent de nulle part, en réalité, c’est juste qu’elles ont emprunté un chemin invisible dans notre cerveau. Lors d’une insomnie, j’ai essayé de “recoudre” cette réflexion à l’article de la BBC. Et donc :
Le lien entre le poème d’Emily Cullen, l’épreuve du brevet et les trèfles à 4 feuilles, c’est l’importance de se placer à hauteur d’enfant.
Tout petit, leur regard est à la fois naïf et pragmatique (enfant, j’avais par exemple dit à ma mère : “c’est pas grave si tu n’as pas d’argent, tu n’as qu’à écrire sur un papier !”, en référence à son chéquier). Mais ils ne cherchent pas à faire de la poésie. Elle leur est aussi naturelle que de sauter sur le canapé. En grandissant, on a tendance à perdre un peu notre poésie, et à devoir l’étudier à nouveau pour la retrouver.
La raison pour laquelle l’histoire d’Emily Cullen et de Lee résonne en nous, c’est peut-être qu’elle nous rappelle ceci : si on prend le temps de se pencher à leur hauteur, les enfants nous offrent, sans le savoir, un petit cadeau.
Et ce que j’aime beaucoup, c’est que l’épreuve d’anglais de Lee lui a montré que son regard à 8 ans méritait d’être préservé.
Je suis sûre que vous vous demandez quel résultat il a eu.
Eh bien, on ne connaît pas encore la note de Lee, mais il a expliqué à sa mère qu’après avoir hésité, il a finalement choisi d’en parler à la troisième personne, comme s’il n’en était pas à l’origine, car il s’est dit qu’aucun correcteur ne le croirait. “Ce qui est probablement une sage décision”, a appuyé Emily Cullen.
La photo de l’article paru dans le Galway City Tribune :
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Cette semaine, on se quitte sur une recommandation série.
Widow’s Bay, en 10 épisodes, disponible sur Apple TV.
Sur une île désertée de la Nouvelle-Angleterre, le maire, Tom Loftis, peine à attirer les touristes. Est-ce à cause de l’absence de Wi-Fi, ou parce que l’île est maudite ? La série est un mélange entre Stephen King (notamment Shining, Misery, et The Mist) et la sitcom Parcs & Recreation. Et de façon assez surprenante, ça fonctionne.








